Extinction des feux : ces communes qui ont choisi la nuit noire

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De plus en plus de communes éteignent l’éclairage public une partie de la nuit, pour des raisons économiques le plus souvent, mais la biodiversité est la première gagnante.

C’est une tendance de plus en plus prégnante sur nos territoires : les lumières s’éteignent la nuit. Plus de 200 communes seraient concernées dans l’Ain selon France Nature Environnement, partiellement ou entièrement, avec des horaires variables, le plus souvent entre 23 heures et 5 heures du matin.

Des économies pour les finances

Après des décennies à installer des lampadaires, comment en est-on arrivé à les éteindre aujourd’hui ? La première raison est économique. Les communes cherchent à rationaliser leurs dépenses. Avec la hausse du coût de l’énergie, l’éclairage public est parfois devenu un luxe. L’ADEME estime qu’environ 37 % des dépenses d’électricité dans une commune sont dues à l’éclairage public. La seconde motivation pour l’extinction des feux est liée à la biodiversité. La faune et la flore ayant besoin d’une véritable nuit pour que leur rythme soit respecté.
À Thil, la démarche est bien engagée. La maire, Valérie Pommaz, tient à honorer sa promesse de campagne. Déjà, quelques lampadaires situés le long du Rhône ont été coupés. “Avec l’implantation de radars pédagogiques dans le village, on s’est rendu compte qu’il y avait très peu de circulation entre minuit et cinq heures. Et puis, une voiture a des phares. Je ne suis pas non plus persuadée que beaucoup de gens circulent à pied à ces horaires. Et avec les smartphones, tout le monde a une lampe sur lui. L’éclairage en plein milieu de la nuit ne sert à rien, l’éteindre représentera des économies d’énergie importantes. Si en plus on peut respecter la biodiversité et le sommeil, c’est tout bénéf.” Mais ce changement ne se décrète pas du jour au lendemain. Il est d’abord nécessaire de remettre aux normes les armoires électriques de façon à pouvoir effectuer une programmation. Une concertation sera également organisée avec la population pour définir les horaires.

Comment garantir la sécurité ?

Mais cette obscurité permanente pose la problématique de la sécurité. Certains s’interrogent notamment pour les cambriolages… Une idée reçue puisque les cambrioleurs exercent plutôt en pleine journée, rarement au beau milieu de la nuit, le noir total ne leur facilitant pas la tâche pour se repérer… La vraie interrogation concerne la sécurité routière et piétonne. Certes, le flux est beaucoup moins intense qu’en journée, mais on a vite fait de mordre l’accotement sur une voirie mal délimitée. Face à cela, quelques aménagements sont possibles : une signalisation adaptée, l’installation de catadioptres permet de repérer un rond-point, un ilôt, une intersection ou même le bord de la route ; les bordures de trottoirs peintes en blanc reflètent la lumière des phares. À Thil, les catadioptres seront installés sur les îlots à l’entrée et à la sortie du village, des marquages au sol seront refaits pour être plus visibles, notamment sur les ralentisseurs.
Une fois le retour à la nuit noire effectif, difficile de revenir en arrière, comme le décrit Béatrice Dalmaz, maire de Saint-Jean-de-Niost. Si elle n’était pas encore à la tête de la commune quand son village s’est éteint, elle ne reviendra pas dessus : “Au début, il y a eu quelques remarques, aujourd’hui, tout le monde s’est habitué. Cela a même eu un impact positif que l’on n’attendait pas sur les rassemblements nocturnes, qui ont cessé.”

Des chauves-souris se sont installées à Béligneux

À Béligneux, l’expérience est menée depuis une dizaine de mois. Au début, quelques craintes concernant la sécurité sont remontées. Désormais, l’habitude est là et plus personne ne trouve rien à redire. Philippe Ferrand, premier adjoint, explique que c’est d’abord l’aspect environnemental qui a motivé les élus : “À l’origine, on pensait que la nuit noire était meilleure pour la faune”. Le résultat est là : les rapaces nocturnes semblent moins désorientés dans leur activité de chasse et des chauves-souris ont fait leur apparition dans un bâtiment du vieux Béligneux. Deux bonus : la vitesse des véhicules a diminué sur la traversée de la D1084, tout comme la facture d’électricité. “On va se demander comment nous allons gérer cette non-dépense.”
Le maire de Douvres, Christian Limousin, a plus de recul sur l’initiative lancée en octobre 2019. Au bout de deux ans, la consommation d’électricité sur l’éclairage public a diminué de 40 % pour un gain financier de plus de 19 %. Le premier magistrat douvrois décrit “une biodiversité protégée et nous aussi, en tant qu’habitants. On n’a pas le noir total, il reste la luminosité ambiante d’Ambronay et d’Ambérieu. Mais on commence à revoir des papillons et des insectes, même si cela peut aussi être dû à la diminution de l’utilisation des pesticides.” Comme celui d’Ambutrix avant, le cas de Douvres fait école au sein de l’intercommunalité de la Plaine de l’Ain, où de plus en plus de communes s’interrogent sur le sujet.   
   

C.B.

Xavier Deloche a “rallumé” Tramoyes

À Tramoyes, l’extinction nocturne en place depuis plusieurs années a laissé place à une lumière rénovée. L’éclairage public a été équipé de leds, “qui ont une luminosité inférieure de 20 % à l’ancien système” précise le maire Xavier Deloche, qui affirme que cela correspond à “une nuit de pleine lune. La lumière est dirigée uniquement vers le sol et la route. Dans la commune, on n’a pas de trottoirs, quelques endroits épineux pour circuler, certains se plaignaient de la dangerosité de sortir à pied vers 23 heures. On a trouvé ce compromis. Ce n’est pas aussi bien que si l’on éteint, mais l’impact est moins néfaste que quand on allumait tout depuis des décennies” estime-t-il.

Sophie Ginter, chargée de mission biodiversité chez France Nature Environnement : “Le vivant a besoin d’obscurité”


Quelle conséquence peut avoir l’éclairage public sur la faune et la flore ?
Toutes les espèces diurnes sont impactées sur leur sommeil et les cycles hormonaux s’il y a trop de lumière. Les autres espèces, avec une activité nocturne ou crépusculaire, sont également perturbées. Il faut savoir que 80 % des espèces terrestres ont une activité nocturne ou crépusculaire.

Concrètement, comment cela se traduit-il ?
Les espèces lucifuges vont éviter la lumière. Les rapaces nocturnes, les chauves-souris, les amphibiens… voient leur territoire fragmenté. Leur zone de chasse ou de reproduction est fragmentée. Par exemple, un hérisson va moins se déplacer pour manger.
D’autres animaux sont attirés par la lumière. C’est le cas des insectes et des migrateurs. Leur comportement s’adapte à la lumière et ils se repèrent naturellement par la lumière. Ce qui explique que des oiseaux migrateurs tournent longuement autour des villes. Les oiseaux en milieu urbains arrivent à se reproduire trop tôt dans l’hiver et manquent de nourriture.
La pollution lumineuse joue beaucoup sur les insectes. On estime qu’un lampadaire tue 150 insectes par nuit. Conséquence : de nos jours, beaucoup d’enfants n’ont jamais vu de ver luisant.
Concernant la flore, les arbres vont modifier leur cycle et des bourgeons apparaissent trop tôt, ce qui modifie aussi le cycle des insectes.
Le vivant a besoin de l’obscurité.

Des effets bénéfiques ont-ils pu être observés sur la biodiversité depuis que certaines communes ont éteint l’éclairage public ?
Nous n’avons pas fait d’étude précise sur la trame noire. Tout un travail resterait à faire sur ce sujet. Néanmoins, au niveau local, certains élus nous font remonter des informations. Des chauves-souris sont de retour. On remarque plus d’insectes aussi.

Au-delà de l’extinction totale, d’autres pratiques permettent-elles de limiter l’impact de l’éclairage sur la biodiversité ?
Il est possible de changer l’éclairage pour qu’il soit moins impactant. On peut jouer sur la température de la couleur, avec de l’orange ou des leds ambrées, diminuer l’intensité… Mais il reste dommage de ne pas éteindre quand on peut le faire.


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