Le personnel manque pour s’occuper des plus fragiles

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Personnes âgées, handicapées, enfants placés… Les personnes les plus fragiles sont accueillies au sein d’établissements médico-sociaux. Mais aujourd’hui, les métiers nécessaires à leur accueil sont dévalorisés, à tel point que les structures n’arrivent plus à trouver de personnel en nombre suffisant ou qualifié.

Ils sont éducateurs, infirmiers, accompagnants, personnel médical et paramédical… Au quotidien, ils travaillent dans les Ehpad aux côtés des personnes âgées dépendantes, dans les foyers d’accueil médicalisés, pour les enfants et adultes souffrant de handicaps, dans les maisons de l’enfance, qui recueillent les mineurs placés, mais aussi dans les structures d’insertion.

Les oubliés du Segur


Ils se sont mobilisés le 7 décembre pour demander une revalorisation salariale, se considérant comme “les oubliés du Ségur”. Pourtant, ils ont œuvré auprès de leurs patients et résidents durant les différents confinements. Martine Massonnat, qui représente le syndicat Sud Santé Sociaux dans l’Ain, était parmi les manifestants. “Il existe une dévalorisation complète des professions sociales, avec beaucoup de sous catégories d’accompagnant sociaux payées avec des indices très bas. Un éducateur spécialisé avec bac +3 débute sa carrière à 1.300 euros nets. C’est l’un des échelons les plus hauts. Les personnels de service sont payés au SMIC. Le Segur de la santé a permis des avancées pour le personnel médical, mais pas pour tous.

“Les personnes en difficulté ont besoin d’équipes
stables en face d’elles. Ce turn over les déstabilise beaucoup”

La conséquence de cette dévalorisation salariale selon Martine Massonnat, c’est la présence “de moins en moins nombreuse de personnel qualifié. Soit les gens ne sont pas qualifiés du tout, soit ils ne sont pas diplômés. Il y a très peu d’éducateurs, qui coûtent plus cher. Souvent, un éducateur coordonne une équipe, puis en dessous ce sont des aides médico-psychologiques, des accompagnants… Comme ces personnes ne sont pas suffisamment formées pour le boulot, cela crée des problèmes de violences dans les institutions, une surcharge pour les autres salariés, des burn-outs… Les personnes en difficulté ont besoin d’équipes stables en face d’elles, de piliers. Ce turn-over les déstabilise beaucoup.”
Au-delà du discours syndical, les conséquences de ce manque de considération sont directes dans les établissements, en proie à d’importantes difficultés de recrutement. Près de 80 postes d’éducateurs spécialisés, assistants éducatifs, aides médico psychologiques, moniteurs éducateurs… étaient à pourvoir la semaine dernière dans l’Ain sur les seules annonces de Pôle Emploi. Résultat : les plannings deviennent très compliqués à établir pour assurer un encadrement suffisant.

Passerelles de la Dombes :
“Les plannings n’ont jamais été aussi tendus”

À Tramoyes, l’établissement Les Passerelles de la Dombes accueille 40 résidents souffrant d’épilepsie sévère et nécessite une cinquantaine de personnes pour fonctionner correctement. Inséré dans la vie du village, le foyer d’accueil médicalisé connaît un climat social plutôt serein, aucun personnel n’était gréviste début décembre par exemple. Pourtant, Pierre Couderc, le directeur se montre particulièrement inquiet. Nous l’interrogeons le jeudi 16 décembre et, avec la personne en charge des plannings, ils ne savent toujours pas si les effectifs seront au complet pour le week-end suivant. “On n’arrive plus à trouver de personnel disponible, même avec les agences d’intérim. Les plannings n’ont jamais été aussi tendus, on relance tous les jours et on ne trouve pas.” Où sont passées les personnes qui venaient jusque-là travailler à Tramoyes ? “Ils sont déjà occupés ailleurs. Pour certains, c’est aussi un choix, ils ne veulent pas signer de CDI pour organiser leur temps comme ils le souhaitent, notamment pour les vacances. Ils ne veulent pas travailler pour Noël et le jour de l’An [même si les jours fériés sont mieux payés, ndlr]. C’est une problématique nouvelle. Nous sommes dans un secteur où le niveau de rémunération n’est pas attractif.” Les Passerelles de la Dombes sont gérées par l’Orsac, une association. Comme beaucoup de structures médico-sociales. Or, le secteur a encore perdu en attractivité avec les revalorisations salariales dans le secteur public pour les mêmes professions. Pierre Couderc redoute le départ d’une infirmière, qui envisage de rejoindre le public notamment en raison de la différence de salaire. “L’Orsac a versé une prime Covid pour les salariés qui n’ont pas bénéficié du Segur, mais le montant n’est pas équivalent.” Le Segur de la santé pour les établissements médico-sociaux n’aura lieu qu’en 2022… En attendant, ils doivent faire face, et cela s’annonce de plus en plus complexe. “Nous allons fonctionner en mode dégradé, nous aurons moins de personnel sur place. On n’est pas magiciens. Les astreintes seront peut-être plus sollicitées” conclut notre interlocuteur.

Emilia Guelho : “Avant, c’était chic de travailler dans la protection de l’enfance. Aujourd’hui, c’est déserté.”

Emilia Guelho est pour sa part à la tête des Planètes, à Villieu-Loyes-Mollon. Cette maison d’enfants à caractère social constitue le refuge de 23 enfants âgés de 4 à 18 ans. Ici aussi, le recrutement peut vite devenir un casse-tête. Mais pour l’instant, la directrice touche du bois : “Je suis sur une belle vague, tous les postes sont pourvus par des diplômés.” Cela n’est pas toujours le cas : “Avant, c’était très chic de travailler dans la protection de l’enfance. Aujourd’hui, c’est déserté, car c’est parfois violent, extrêmement soumis aux règles, avec des horaires compliqués et très aléatoires. Des enfants peuvent arriver en pleine nuit, avec des problématiques très lourdes, on a des enfants en difficulté, fragilisés, parfois très agressifs, de plus en plus déstructurés ou avec des gros troubles du comportement. Il faut aussi composer avec la violence des familles, cela fait fuir les professionnels.” Un établissement comme celui-ci fonctionne jour et nuit, 365 jours par an. Si, en théorie, les enfants sont à l’école la journée, une partie d’entre eux est en fait présente aux Planètes, avec des accueils partiels en milieu scolaire ou en établissements spécialisés. Le personnel doit donc être disponible en permanence. “Les besoins sont décuplés avec les évolutions sociétales, la paupérisation de la population. Le Covid en a rajouté, ça ne va pas en s’apaisant” décrit Emilia Guelho. Le tout avec des salaires au ras des pâquerettes. Une veilleuse de nuit quadragénaire, travaillant globalement une nuit sur deux, touche par exemple 1.600 euros sur un mois, primes de dimanche et jours fériés comprises. Un cuisinier de collectivité, avec dix ans d’expérience, double diplômé, formé, a un salaire à peu près équivalent.

Des gens motivés, qui viennent avec le sourire, qui y croient

Pour autant, Emilia Guelho ne jette la pierre à personne. Elle tient à valoriser le travail du personnel : “On a une chance inouïe. Ce sont des gens motivés, qui viennent avec le sourire, qui y croient, cherchent des solutions pour les enfants, appellent pendant leurs congés pour prendre des nouvelles. Ils sont engagés et accomplissent une mission de qualité. Ils sont mal payés, mais ce n’est pas pour autant qu’ils font mal leur travail.” La protection de l’enfance a complètement été exclue des primes covid, car non médicales, et dépend de finances départementales : “Le Département a donné un peu, les associations ont compensé quand elles le pouvaient. Le Segur ne nous concerne pas. Le Département n’a pas forcément les moyens de faire face à des besoins qui ont décuplé. Chaque jour, je mesure ma chance d’avoir ce personnel.” Car elle est bien consciente que la situation peut rapidement changer. “Pendant six mois, il me manquait cinq postes.” Elle reconnaît qu’à ce moment-là, “j’ai embauché par dépit des personnes qui n’étaient pas diplômées, car il fallait assurer un taux d’encadrement. Bien sûr, on vérifie le casier judiciaire. Mais je dormais très mal, j’appelais régulièrement la nuit pour savoir comment ça se passait”.
Tous nos interlocuteurs se montrent passionnés par leur métier. Mais combien de temps les structures pourront-elles encore tenir dans ces conditions ?         

C.B.


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