Les risques naturels sont-ils suffisamment pris en compte ?

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Thil sous les eaux en 1983

Alors que le Bugey, la Côtière et la Plaine de l’Ain sont soumis à une pression foncière folle, certaines voix commencent à s’élever, craignant les risques liés à une densification trop importante, alors que le réchauffement climatique promet des épisodes météorologiques extrêmes.

Peut-on laisser construire à outrance sur des zones à risques ? D’abord, ces risques sont-ils bien mesurés ? Ces dernières années, sur la Côtière, mais aussi dans le Bugey, sur les abords des cours d’eau, des épisodes exceptionnels ont eu de lourdes conséquences. Au début de l’été 2021, le Buizin est sorti de son lit à Vaux-en-Bugey et Ambutrix. Un orage de grêle démentiel, avec de fortes rafales de vent, s’est abattu sur Miribel. À la mi-juillet, le camping de Priay était évacué, envahi par les eaux de la rivière d’Ain, tandis que le Rhône débordait à Niévroz et dans le Grand Parc de Miribel Jonage. Du jamais vu à cette période l’année ! Sans parler des glissements de terrain : l’extension du lycée de la Côtière à La Boisse se fait toujours attendre depuis que les travaux à flanc de Côtière ont démarré en 2013… et ont été stoppés en raison d’un affaissement conduisant à la démolition du Grand Casset, qui accueillait une maison d’enfants. À Neyron, depuis bientôt une année, des maisons bicentenaires ont été évacuées, menaçant de s’effondrer après le lancement du chantier pour construire un lotissement de cinquante logements, toujours sur les pentes de la Côtière.

“La Côtière résistera-t-elle en cas de pluies intenses ?”

La quasi-totalité des communes précitées sont dotées de plan de prévention des risques naturels, qui s’imposent au plan local d’urbanisme. Les constructions impactées ont donc été dûment autorisées en leur temps. Actuellement, les deux tiers des communes du Bugey, de la Côtière et de la Plaine de l’Ain sont soumises à un plan de prévention des risques naturels (PPRN). La plupart sont concernées par le risque d’inondation – notamment le long de la rivière d’Ain, du Rhône et des rivières telles que l’Albarine, la Sereine, le Toison… Le risque de chutes de bloc de rocher est également important dans le Bugey. Sur la Côtière, ce sont les crues torrentielles et les mouvements de terrain qui s’ajoutent à la liste. Certains PPR sont particulièrement anciens : à Tenay ou Châtillon-la-Palud, ils datent de plus de deux décennies. Sur d’autres territoires, les risques commencent tout juste à être pris en compte, c’est le cas à Ambutrix et Saint-Vulbas, dont les premiers PPR sont en cours d’élaboration.
Mais aujourd’hui, certains élus s’interrogent sur la pertinence de ces documents, au vu du changement climatique. Lors d’une réunion du conseil communautaire de Miribel et du Plateau en septembre, Caroline Terrier, la présidente et maire de Beynost, a exprimé le souhait de voir réaliser une étude sur les risques. “Les différents événements récents m’invitent à être d’une grande prudence. Les PPRN [Plans de Prévention des Risques Naturels] sont trop anciens. Des événements climatiques violents peuvent impacter le territoire, par le ruissellement, le canal. La Côtière résistera-t-elle en cas de pluies intenses ? Il y a urgence à revoir les PPR pour sécuriser le plus possible le territoire.” Une année après l’inondation cataclysmique qui a touché la Vésubie, quelques semaines après que des torrents aient fait des centaines de morts en Allemagne et en Belgique, l’objectif avancé est de limiter la multiplication des constructions sur des zones à risques, alors que la pression foncière pousse à une densification extrêmement forte du territoire. Jean-Yves Girard, actuel maire de Neyron, qui a dû faire face à l’évacuation de six foyers en décembre dernier suite à un glissement de terrain, décrit : “En matière d’urbanisme, on a des demandes folles. Il est très compliqué de contrecarrer cette surdensification.” Jean-Pierre Gaitet, maire de Miribel, avance la possibilité de pluies cévenoles avec le changement climatique. “Si on nous impose des directives draconiennes et que cela sauve des vies, je suis d’accord.”

Des préconisations trop rigides ?

Leur voisin de territoire, Pierre Goubet, maire de Saint-Maurice-de-Beynost, modère ces propos, craignant de se trouver confronté à une impossibilité d’aménager sa commune : “Les plans de prévention des risques prennent en compte des événements climatiques centennaux. Il existe une rigidité.” Ces divergences de vue s’expliquent peut-être aussi par une prise en compte variable des mêmes risques d’une commune à une autre, d’un PPR à un autre. Dans le détail, la commune de Saint-Maurice-de-Beynost est par exemple bien plus contrainte que sa voisine beynolane, alors que toutes deux connaissent le risque de crues torrentielles. Tout le long de la D1084, au nord et au sud, un Mauricien qui souhaiterait implanter un bâtiment doit se soumettre à des aménagements spécifiques. Sur des parcelles directement limitrophes de Beynost, ces prescriptions n’existent pas. Pourtant, les PPRN des deux communes ont été réalisés la même année… en 2006. Soit il y a plus de quinze ans.
À Ambronay, comme dans bon nombre de communes de la vallée de l’Ain, une révision du PPR est entamée. Cela ne se fait pas sans mal, puisqu’un collectif d’opposition s’est monté depuis deux ans, au vu des contraintes nouvelles qui apparaîtront très certainement dans plusieurs hameaux tels que Longeville, le Vorgey, la Championnières, mettant en cause les études présentées par les services de l’État…
On l’aura compris, il n’est pas si simple de concevoir un plan de prévention, pour trouver la juste mesure entre l’évolution du territoire et la limitation des risques…

        C.B.


Stéphane Verthuy : “Le premier risque, ce sont les inondations


Responsable de service à la Direction Départementale des Territoires, Stéphane Verthuy suit la réalisation des plans de prévention des risques naturels. Il explique comment ils sont réalisés.

Comment sont définies les communes concernées par un plan de prévention des risques?
Toutes les communes de l’Ain sont concernées par au moins un risque : inondation, chute de blocs rocheux, glissement de terrain, gonflement retrait des argiles, sismicité… Le choix d’identifier une commune sur laquelle serait préconisé un PPR dépend de l’aléa et des enjeux sur la population, les biens… C’est le croisement entre ces deux facteurs qui détermine le risque.
La mise en place d’un PPR est une procédure lourde en temps et en moyens. On est pris par ces contraintes, avec la nécessité de prioriser en fonction des enjeux et des événements passés ou récents. Les arrêtés de catastrophe naturelle peuvent être des indicateurs pour lancer un PPR ou une révision.

Certains élus regrettent que les documents trop anciens ne prennent plus en compte la réalité actuelle. Qui peut décider de lancer une révision ?
Ce peut être soit à la demande de l’état, soit à la demande de la commune.

À partir de quelles données sont réalisés ces documents ?
Il y a toute une phase d’enquête, de recherche documentaire, avec des témoignages fondés et argumentés, tels que des articles de presse, des compte-rendu de gestion de crise… Des études peuvent être lancées, menées par des prestataires extérieurs qui ont des compétences spécifiques et une expertise reconnue. Cela peut se traduire par de la modélisation, des études géologiques… Tout cela a un coût important. Autrefois, on avait des relevés de terrain et topographiques, aujourd’hui on utilise une modélisation terrain réalisée à partir de données satellite, qui sont beaucoup plus précises. De plus en plus, pour une raison de cohérence, nous sommes amenés à faire des PPR multicommunaux et multirisques.

Quel type d’événement est pris en compte ?
Ce sont des événements centennaux. Une crue centennale par exemple signifie que si l’on a 100 événements dans l’année, on estime qu’elle a un risque d’arriver une fois. Dans les faits, elle peut très bien se produire deux fois de suite, et puis plus du tout pendant 150 ans. C’est ce qui est le plus fort point d’achoppement lors de la mise en place des PPR. Tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut protéger les habitations, mais la difficulté ce sont les contraintes engendrées, alors que l’événement peut très bien ne jamais arriver dans une vie.

Comment est pris en compte le changement climatique ?
Sur le risque d’inondation, l’aléa ne va pas fondamentalement évoluer. Ce qui va évoluer, ce sont les enjeux, avec les nouvelles constructions d’habitat, d’entreprises, le changement des pratiques agricoles.
En matière de prévention des risques, on est sur une approche probabiliste. Plus on a de connaissances, plus les modèles peuvent êtres fins, mais on n’est jamais à l’abri d’un événement exceptionnel, qui n’a jamais été vu. Ce qui est sûr, c’est qu’avec le changement climatique, on va être face à des phénomènes exceptionnels de plus en plus fréquents, avec une pluviométrie pas plus importante sur l’année, mais plus localisée et plus intense. Les feux de forêt connaissent une remontée vers le nord qui est importante. Au niveau national et européen, il existe des études, mais on reste sur des probabilités assez larges. Même si on a des tendances, dire finement où cela se produira, c’est compliqué. À ce jour, dans la prévision des risques, on n’a pas de prise en compte du changement climatique. L’idée des PPR, c’est de ne pas rajouter des enjeux dans des secteurs exposés. Normalement, les zones à risques ont été classées non constructibles ou avec prescriptions.

Le gonflement retrait des argiles entraîne des fissures dans les bâtiments, voire des déséquilibres les rendant dangereux. De plus en plus de maisons sont concernées en raison des sécheresses à répétition, puis des épisodes pluvieux intenses. Fait-il partie des risques ?
Pour l’instant, dans l’Ain, on n’a pas de PPR sur ce sujet. Le premier risque, ce sont les inondations. Le gonflement retrait est en croissance exponentielle et pourrait devenir le premier risque en dommages financiers, mais il y a assez peu de risques pour la vie humaine. La priorité, ce sont les inondations et les mouvements de terrains.

Pourquoi certains PPR, avec des territoires aux morphologies très proches les unes des autres, diffèrent-ils d’une commune à l’autre ?
On peut avoir des secteurs qui paraissent similaires, mais l’époque de réalisation des études avec des informations plus précises entre en ligne de compte. Les sols peuvent être un peu différents, des aménagements tels que des anciens chenaux peuvent avoir été prévus d’un côté et pas de l’autre, les enjeux sont aussi pris en compte. Dans une zone urbanisée, l’idée, c’est de ne pas rajouter d’enjeu, mais de permettre tout de même un certain développement.
Ensuite, il y a une concertation. On ne va pas répondre à la pression de M. X ou Y. On peut avoir des éléments apportés par les élus, des documents… qui peuvent faire évoluer les choses.

Le fort épisode de grêle qu’a connu Miribel au mois de juin dernier n’a pas été reconnu comme catastrophe naturelle. Or, de mémoire de Miribelan, on n’avait jamais vu une telle quantité en si peu de temps. Pour quelle raison ?
La grêle reste prise en charge dans le régime assuranciel classique. Les assurés doivent être vigilants, parfois c’est optionnel. 

C.B.


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