Pédophilie : L’Église catholique face à ses démons

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Avec la remise du rapport de la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, c’est une lourde chape de plomb qui commence à se fissurer sérieusement. S’il est un peu moins concerné que d’autres, le diocèse de Belley-Ars n’est pour autant pas épargné.

Plus de 330.000 victimes agressées sexuellement alors qu’elles étaient mineures entre 1950 et 2020 au sein de l’église catholique. Par des clercs, des religieux ou des laïcs, au nombre de 3.000. Ce sont les chiffres rendus publics par la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’église la semaine dernière. Un “plancher bas” est-il précisé, comprendre que ces données sont sans doute en dessous de la réalité. Derrière ces chiffres, ce sont des personnes meurtries dans leur chair qui apparaissent. Dans 80 % des cas, des garçons, en général pré-adolescents, issus de tous milieux sociaux. Dans le cadre de la paroisse, lors du catéchisme ou d’activités en lien, au sein de l’école catholique, par un membre de la famille ayant des fonctions dans l’église, au sein du patronage, des scouts ou des mouvements de jeunesse, ou de communautés spécifiques. L’église catholique est, en dehors des cercles familiaux et amicaux très majoritairement dominants, le lieu où la prévalence des violences sexuelles est la plus élevée, comme l’explique le rapport de la CIASE. Aucune région du territoire français n’est épargnée. Le diocèse de Belley-Ars ne fait évidemment pas exception.

Entre 1950 et 2020, sept prêtres incardinés
dans le diocèse de Belley-Ars ont été accusés d’abus sexuels

Entre 1950 et 2020, sept prêtres incardinés dans le diocèse ont été accusés d’abus sexuels. Plus de quinze clercs ont été condamnés pour abus sexuels sur personne vulnérable entre 1950 et 2020 sur le ressort de la cour d’appel de Lyon. Les faits recensés sont quasiment inexistants avant 1990, la plupart des actes connus remontant aux trente dernières années. La carte de la répartition du nombre de victimes publiée en annexe du rapport laisse apparaître un nombre de 25 à 50 personnes abusées dans l’Ain sur cette même période. Mais tous les faits n’ont pas été rendus publics, loin de là. Selon nos informations, dans la paroisse de Montluel, au milieu des années quatre-vingt-dix, un prêtre aurait été “déplacé” suite à des témoignages concordants. Au début des années 2000, dans la même paroisse, un autre a été mis en cause dans une agression sexuelle sur un homme.
Itinéraire d’un prêtre de Saint-Rambert-en-Bugey : abusé dans l’enfance,
il devient pédophile
Une affaire a toutefois fait parler d’elle : celle d’un abbé condamné à trois reprises. Il a 35 ans, en 1997, lorsqu’il doit s’expliquer devant le tribunal correctionnel de Bourg-en-Bresse, puis la cour d’appel de Lyon, sur des faits de corruption de mineur commis dans une chambre d’hôtel du Pays de Gex. Il est condamné à dix-huit mois de prison avec sursis, diverses interdictions et une obligation de soins.
Après avoir passé plusieurs années en dehors du diocèse de Belley-Ars, il était revenu dans un monastère de Saint-Rambert-en-Bugey, où seules des religieuses âgées étaient présentes. Il n’avait donc plus aucun contact avec les enfants. Mais, alors qu’il prépare un doctorat en histoire de l’Église, il passe beaucoup de temps sur internet. En 2006, la justice belge alerte son homologue française. Dépêchés au monastère, les gendarmes retrouveront 25.000 photos enregistrées dans son ordinateur et des vidéos pédopornographiques mettant en scène des petits garçons. Jugé en comparution immédiate à Belley, le pédophile avait expliqué lors de l’audience qu’il pensait régler ses problèmes, ses pulsions ainsi, sans faire de mal aux enfants. Ce à quoi la présidente rétorquait que des enfants bien réels avait subi des sévices pour que soient réalisées ces images. Il est condamné cette fois-ci à dix-huit mois de prison ferme. Du côté de l’église, une peine canonique le suspend, lui interdisant de célébrer toute messe ou sacrement. Ressorti de prison en 2007, l’homme a de nouveaux démêlés sur Nantes et accepte une castration chimique, qu’il suit dans une maison adaptée. Mais les effets secondaires du traitement étant trop importants, celui-ci est allégé en octobre 2011. Le 23 décembre de cette même année, il est surpris dans un cyber-café de Lyon en train d’échanger avec des enfants, avec des propos explicites. Il a été incarcéré dans la foulée.
Si elle n’a pas eu le retentissement de l’affaire Preynat, cette histoire raconte tout de même quel peut être le parcours d’un pédophile. À la barre, en 2006, l’homme avait expliqué qu’il avait lui-même été victime de sévices dans son enfance, dans un camp de jeunesse, à l’âge de 12 ans, où les plus grands disaient “initier” les jeunes. Un prêtre avait également assouvi sur lui ses propres pulsions lors d’une confession. Il ne s’en est jamais ouvert. Malgré ce qu’il a subi, à 26 ans, il entre au séminaire d’Angers. Au bout de deux ans, il est incité par ses responsables à le quitter, pour “réfléchir”. Finalement, c’est le dans le diocèse de Belley-Ars qu’il débute son sacerdoce. Il est d’abord envoyé au séminaire de Fribourg et d’Aix-en-Provence avant d’officier dans la paroisse de Gex. Pour la revue progressiste catholique Golias*, qui rend compte du procès en 2006, ce parcours pose un réel problème. Elle pointe directement la politique de l’évêque Mgr Bagnard, face à une crise des vocations pour l’église. “Le besoin de prêtres doit-il faire oublier un minimum de prudence ? Un évêque peut-il ignorer superbement tous les avertissements venus déjà du diocèse d’origine du séminariste et des chrétiens et prêtres en contact avec lui pendant sa formation ?” Le journal La Croix soulignait aussi, dès 1996, que “des initiatives comme Ars, attirent des dizaines de jeunes, mais selon un mode de formation et des critères de sélection qui ne font pas l’unanimité parmi les évêques.” En 2011, lors de la troisième arrestation du prêtre, notons que l’évêque avait réagi beaucoup plus promptement dans une lettre aux chrétiens du diocèse.

Le diocèse exprime tristesse, honte et compassion

Dans son rapport, la CIASE dresse un état des lieux consternant et pointe “l’indifférence profonde, totale et même cruelle” de l’église “à l’égard des victimes jusqu’au début des années 2000” et demande en premier lieu une “reconnaissance par l’église en général” qui se traduirait par “une réparation individualisée.” Concernant le recrutement de ceux qui œuvrent à son service, la CIASE recommande un meilleur suivi, une évaluation psychologique des candidats à la vie sacerdotale, mais aussi un véritable bouleversement à travers l’ordination d’hommes mariés et de femmes,
Comment le diocèse de Belley-Ars a-t-il évolué sur la prise en compte des éventuels abus dénoncés ? Quelles vérifications sont menées avant l’incardination ? Comment seront mises en œuvre les recommandations ? Nous aurions souhaité avoir des réponses sur ces sujets, mais pour l’heure, le diocèse préfère reporter sa communication, au mois de novembre après l’assemblée plénière des évêques de France qui se tiendra à Lourdes. Dimanche 3 octobre, dans chacune des églises aindinoises, une prière a été dite pour les personnes victimes d’abus sexuels sur mineurs. Dans un communiqué publié mercredi 6 octobre, le diocèse décrit une Église “pétrifiée” […] “face à l’ampleur des abus sexuels commis par des clercs au cours de ces dernières décennies” et dit sa “tristesse immense” “face au nombre de victimes, à chacune de ces vies abîmées ou détruites, aux souffrances endurées. Notre honte est grande face au nombre des agresseurs, aussi minoritaires soient-ils parmi les prêtres, religieux, religieuses et laïcs. Enfin, nous devons faire notre examen de conscience : pendant ces décennies, l’Église n’a souvent pas su écouter la parole des victimes, et n’a ainsi pas permis que la justice soit rendue.” […] “Nous avons cependant conscience que ce que nous ressentons est sans commune mesure avec la souffrance des victimes et de leurs proches, et c’est avant tout à eux que nous pensons aujourd’hui, en leur demandant pardon pour ce qu’ils ont subi de la part de membres de notre corps.”         

C.B.

* Sources : Golias Magazine numéro 109 (juillet 2006) : La triste histoire d’un prêtre pédophile.


Entretien
Pascal Niggemann : “Ce que les pédophiles arrivent à détruire est terrifiant”

Pascal Niggemann a officié plus de huit ans à Montluel. Aujourd’hui retraité de la gendarmerie, il a été confronté tout au long de sa carrière à des affaires de pédophilie. Il raconte comment les victimes arrivent à se murer dans le silence, comment les auteurs minimisent la plupart  du temps les faits et comment on recueille les témoignages dans ces affaires particulièrement difficiles.

Comment les affaires de pédophilie sont-elles révélées ?
Souvent cela revient par les parents, la nourrice, l’école, le médecin, le psychologue. Plus tard, les victimes se confient aux amis. Les enfants refoulent souvent les faits. Puis, cela ressurgit au moment des premières amourettes, lors des premiers contacts physiques. Dans d’autres affaires, un enfant arrive à parler et, en auditionnant les autres qui côtoient la même personne, plusieurs faits sont révélés. Parfois, le cerveau efface les faits, et alors la victime considère qu’il s’agit d’un cauchemar de son enfance. La réalité a été transformée car elle était trop dure à vivre. La prise de conscience peut être très tardive.

Comment est recueillie la parole de l’enfant lors d’une enquête ?
Il est entendu dans une salle décorée et l’audition est filmée. Cela se passe sous la forme d’un entretien, d’une discussion, entre l’enfant et le gendarme qui le reçoit. Le fait que tout soit enregistré sur vidéo évite de réinterroger l’enfant, de lui faire revivre les faits et que les versions changent.

Quelle réaction doit avoir l’adulte pour permettre à l’enfant de se confier sur d’éventuels faits ?
Il est difficile pour un enfant de le dire à ses proches, il se demande d’abord s’il va être cru. Souvent, les pédophiles agissent petit à petit, par des câlins, des caresses, qui évoluent. L’enfant se reproche alors à lui-même d’avoir laissé faire. Il peut se sentir coupable de n’avoir pas réagi dès le début. S’il tente de parler et que la première réaction est de dire que ce n’est pas possible ou que l’on ne veut pas entendre cela, l’enfant va se refermer. Je dirais qu’il faut prendre en compte la parole de l’enfant tout de suite et, avant d’aller voir la police ou la gendarmerie, éviter de trop lui faire raconter l’histoire.

Comment une victime peut-elle se reconstruire ?
Il n’existe pas de réponse toute faite. C’est fou ce que les pédophiles arrivent à détruire chez une personne, c’est terrifiant. C’est un traumatisme ancré. Un procès et une reconnaissance de culpabilité sont très importants. Tant que la personne n’est pas reconnue, elle aura toujours un sentiment de culpabilité. J’ai eu des discussions très longues avec de jeunes victimes, elles se posent des tas de questions. Certaines se sont reconstruites, ont repris une vie normale, mais ce qui est absolument nécessaire, c’est la condamnation de l’auteur.

Existe-t-il un profil du pédophile et ont-ils conscience de la monstruosité de leurs actes ?
Généralement, c’est un membre de la famille, une personne ayant autorité. La plupart cherchent à être en contact avec les enfants. Ils utilisent la confiance de l’enfant pour l’abuser. La défense de l’agresseur c’est souvent “ce n’est pas un viol, c’est de l’affection, je l’ai éduqué à la sexualité”. Ils se trouvent un tas d’excuses. Si l’enfant n’a pas réagi brutalement, paralysé par ce qui se passe, ils essaient de se cacher à eux-mêmes leur culpabilité.

Un pédophile peut-il se sortir de la pédophilie ?
Pour ceux que j’ai entendus, dans la mesure où ils ont beaucoup de mal à accepter que cela puisse être une infraction, cela va être difficile sans suivi psychologique leur permettant de reconnaître qu’il y a un problème. La prison seule ne va pas les aider. La pédophilie, c’est maladif, c’est un problème dans la tête de l’individu. Il voit un enfant comme quelqu’un qui a une sexualité, il s’en autopersuade. J’ai vu un pédophile qui ne reconnaissait rien du tout. On ne pouvait pas avoir de discussion, car pour lui ce n’était pas vrai. Il est difficile de les faire changer et cela paraît compliqué de supprimer ce genre de pulsions. J’en ai vu d’autres, très honteux, ouverts à une aide, qui savaient qu’ils avaient fait du mal. Et puis au milieu, il y a tous ceux qui se justifient… Si la société veut un suivi digne de ce nom, médical, psychologique, une surveillance, il va falloir mettre beaucoup d’argent. On n’a pas ces moyens. Il y a beaucoup de récidive.

Comment, en tant qu’enquêteur, arrive-t-on à recevoir les témoignages d’enfants victimes d’abus ?
Je ne me souviens pas des visages des auteurs, mais je me souviens de ceux des enfants. On peut se blinder contre beaucoup de choses, mais pas contre la souffrance des enfants. On ne peut pas regarder un enfant pleurer, écouter ce qu’il a vécu, sans que cela vous touche. Sans humanité, on ne récupère pas la parole des enfants. Le fait de sentir qu’on est à leur écoute et qu’on s’intéresse à eux facilite leur parole.

Selon les statistiques, un français sur dix aurait été victime d’abus sexuel quand il était mineur. Ces chiffres vous semblent-ils plausibles ?
Oui. Je suis resté huit ans et demi à Montluel et je ne pense pas qu’il y ait eu un mois sans une affaire de pédophilie en cours.

La parole s’est-elle réellement libérée ces dernières années ?
Beaucoup de faits n’arrivent jamais à la gendarmerie car les gens ne parlent pas. Il y a les viols, mais aussi toutes les gammes d’agressions. S’ouvrir à ce genre de choses reste plus facile qu’il y a quelques années. Avant, la victime était montrée du doigt, on lui reprochait presque. Il y a trente ans, elle se retrouvait au ban de la société. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, on reproche les faits à l’auteur, il existe toutes les structures ne serait-ce que pour recevoir une plainte.     

C.B.


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