2.000 ans après, les Sarrasinières vont-elles livrer leurs secrets ?

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Dégagées pour les besoins de la fouille, trois voûtes se détachent, semblant s’ouvrir sur une grande salle, qu’il n’est pas possible de fouiller en raison de la présence de la voie ferrée.

De mystérieuses galeries souterraines reliaient la Côtière à Lyon. Une construction qui a dû demander un déploiement de force colossal pour être réalisée. Pour autant, près de 2.000 ans après leur création, les questions restent toujours aussi nombreuses. Des réponses viendront peut-être grâce aux fouilles récemment menées parallèlement à Lyon et à Neyron.

Ils creusent, cherchent, observent des concrétions, analysent… mais le mystère qui entoure les sarrasinières est encore très loin d’être levé. Ces galeries couvertes hautes d’1,9 m relient Lyon à Neyron au moins. Il s’agirait en fait de doubles galeries, parallèles. Sur la Côtière, cette construction fait l’objet de nombreuses allégations, relayées de génération en génération. D’aucuns décrivent un réseau beaucoup plus long, jusqu’à l’ancien château de Miribel, Beynost – où se trouve une entrée souterraine dans un champ près du centre commercial, voire même plus loin. Évoquées dès le XVIIème siècle, elles suscitent un intérêt tout particulier au XIXème siècle, alors que la mode est à l’étude des aqueducs romains. Elles sont alors décrites assez précisément : une double galerie longue de 13 km descendrait par Rillieux-la-Pape, puis Caluire, jusqu’à la place Chazette, à l’entrée de l’actuel tunnel de la Croix-Rousse, à l’endroit où passe également le réseau souterrain lyonnais des arêtes de poisson. On imagine à ce moment-là qu’il s’agit d’un système d’adduction d’eau qui alimenterait la presqu’île à Lyon. Une prise d’eau serait présente à Neyron, où se trouve également une grande salle maçonnée. En 1855, lors de la construction de la ligne de chemin de fer, Jean-Louis Burnier décrit en période de “basses eaux”, “une suite de la galerie de Neyron jusqu’à Montluel et Miribel”, précisant qu’il n’y trouvait nulle trace d’eau. Cet historien retrouvera trace au XIVème siècle d’un lieu-dit baptisé “la gorge des Travaux des Sarrasins”, qui se situerait au départ de l’actuelle montée de la Boucle. Un indice pour expliquer la dénomination des Sarrasinières ? Tout récemment encore, en 2016, le Lyonnais Walid Nazim avançait une autre hypothèse : celle d’un réseau ayant permis aux templiers de cacher leur trésor.
Au-delà de ces suppositions, quels faits viennent accréditer ces théories ? Jusqu’à une époque très récente, les sarrasinières n’avaient jamais fait l’objet d’un véritable travail scientifique. En 2018-2019, le service archéologique de la ville de Lyon, qui s’occupe des arêtes de poisson, effectue des recherches sur une galerie à Rillieux-la-Pape, à un kilomètre de Neyron. Ils se rendent compte que la technique de construction et les matériaux sont les mêmes.


La datation au carbone 14 confirme
une construction vielle de 2.000 ans


En 2019, l’archéologue Tony Silvino, qui a des attaches familiales à Neyron, s’intéresse aux Sarrasinières. Il est spécialisé dans la période antique. “C’est un ouvrage atypique qui pose beaucoup de questions”. L’homme qui œuvre au sein d’Eveha, bureau d’études privé spécialisé, réussit à décrocher un premier financement. Le terrain est défriché, des relevés topographiques sont effectués, des dessins, des photos, des enregistrements, mais aussi des prélèvements de charbon. L’utilisation du Carbone 14 offre une première information irréfutable : c’est à l’époque antique, entre -30 et 30, que ces galeries ont été montées. Les datations convergent avec celles réalisées sur les arêtes de poisson lyonnaises. Or, à la connaissance de Tony Silvino, il n’existe aucune construction similaire dans le monde romain. Si la question de la date est résolue, la fonction de ces galeries demeure inconnue. Nous sommes alors à l’époque romaine, la république devient empire, Lugdunum est faite capitale des Gaules en -27. Où se trouvait le Rhône alors ? Certainement à un niveau plus bas qu’à l’heure actuelle, avec un chapelet d’îles et de lônes et un cours changeant. Mais une chose est sûre : pour édifier une telle structure, il a fallu une force humaine colossale et d’énormes moyens pour les approvisionner. Durant deux millénaires, elle a su résister partiellement aux affres du fleuve, de la météo, de l’homme.



Des traces de coffrage, de la céramique romaine ainsi qu’un “extraordinaire” plomb de maçon



Forts de ces éléments et de toutes les interrogations associées, les équipes d’Eveha et le service archéologique de la ville de Lyon travaillent en parallèle et arrivent à monter à obtenir les financements de l’Etat pour pousser les études plus loin. À la fin de ce mois de juin, les archéologues sont donc retournés sur le terrain, sur deux sites. L’un en limite de Rillieux, sur les restes d’une galerie, le second un peu plus loin, en direction de Miribel, correspondant à la grande salle. Ce qui leur a permis d’acquérir de nouvelles certitudes, notamment sur les moyens déployés : “Il a fallu creuser pour faire des tranchées de constructions. Ils ont installé une chape en mortier sur trois mètres de large, construit les galeries” détaille Tony Silvino. Cette chape repose elle-même sur un remblai lourd, avec des galets énormes, dont la présence n’est pas naturelle selon nos spécialistes, qui ont creusé jusqu’au niveau de terrain naturel d’alors, à près de 2 m.

Toni Silvino présente le reste d’une voûte de la galerie

Il a fallu attendre le dernier jour de fouilles et le fin fond des tranchées pour mettre enfin la main sur des objets : des traces de coffrage en bois ont été retrouvées, de la céramique romaine ainsi qu’un “extraordinaire” plomb de maçon. L’autre information, c’est que le matériau utilisé pour construire les galeries semble similaire à celui des arêtes de poisson – à 100 % pour les galeries, à 70 % pour la grande salle. Il s’agirait de calcaire rouge venu du Val de Saône, au nord de Mâcon. Des analyses de la pierre vont être effectuées pour vérifier.

Un port romain à Neyron ?

Tout cela n’apporte toutefois pas de réponse à l’usage auquel étaient destinés ces sites. Tony Silvino possède sa propre hypothèse, au vu des éléments présents sur place et de ses connaissances. Des pieux en bois se dessinent au fond du Rhône ainsi qu’une plateforme maçonnée. “Pour moi, il s’agit d’une ingénierie militaire. Les galeries s’arrêtent net et s’appuient sur le terrain militaire. Nous avons trouvé un gros mur en béton, extrêmement costaud. La fonction d’aqueduc ne fonctionne pas trop car le fil de l’eau était irrégulier et les galeries s’arrêtent. Est-ce pour supporter une voie ? Je n’y crois pas trop. Mon intuition c’est que l’histoire des Sarrasinières est liée au Rhône. Mon hypothèse, c’est qu’il s’agit d’un aménagement de berge, portuaire, avec un quai au niveau de la grande salle. Le Rhône était navigable à cette période.” Mais le scientifique veut des preuves de ce qu’il avance. Il reviendra pour effectuer notamment la datation des pieux visibles au fond de l’eau lorsque le niveau du canal s’y prêtera. Il rêverait également de fouiller la grande salle plus profondément. Mais actuellement, cela semble inaccessible. Il faudrait en effet creuser sous la voie ferrée… Eveha et le service archéologique de la ville de Lyon rendront un rapport suite à leurs travaux d’ici la fin de l’année. Les Neyrolands pourront certainement en savoir un peu plus à l’occasion des journées du patrimoine, au cours desquelles Tony Silvino devrait donner une conférence.
Il faudra sans doute encore de très longues années pour percer le mystère de ces souterrains. Sont-ils liés au sanctuaire des Trois Gaules à Lyon ? Pour quel usage ? À quoi ont-ils servi ensuite ? Et si les templiers les avaient effectivement utilisées au XIIIème siècle ? “Cela a été utilisé pendant des siècles et des siècles. Il faut garder l’esprit ouvert.” C.B.

Tony Silvino est preneur de tout élément d’information complémentaire – documents, éléments ou traces des souterrains dans votre propriété… Nous contacter par mail – celinebouiller@orange.fr -, nous effectuerons le relais.

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