Un partage de la nature de plus en plus compliqué

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Entre les volontés d’interdiction et des incidents récents, entre propriété et chemins communaux, le partage de la nature est de plus en plus compliqué, notamment sur la Côtière.

Un vététiste blessé par un fil barbelé tendu au milieu d’un chemin privé sur les hauteurs entre Dagneux et Montluel. Des chasseurs fatigués de ne plus pouvoir pratiquer leur loisir dans des bois qu’ils louent. Des maires en passe d’interdire la présence des véhicules motorisés dans les chemins de leur commune. Ces dernières semaines, et même plus largement sur toute l’année écoulée, les balades des uns sont devenues les ennuis des autres. Certains craignant, de manière officieuse, que la situation ne dégénère plus gravement.


Une fréquentation exponentielle des espaces naturels


En cause : une fréquentation toujours plus importante des sentiers, bois et forêts. Cette augmentation est d’abord due à l’arrivée de nouveaux habitants sur notre territoire, en forte expansion démographique. Souvent néoruraux et en quête d’espace, ils ne sont pas forcément informés de la réglementation et des usages. À cela s’ajoute le premier déconfinement au printemps 2020. Après des semaines d’enfermement, et le maintien de restrictions de déplacement, les envies de grand air ont été encore plus nombreuses. Résultat : là où quelques promeneurs empruntaient quotidiennement les chemins, ce sont des groupes entiers, parfois une cinquantaine de personnes par jour qui se baladent, lâchent leur chien… et ont pris des habitudes. Ce qui était jusqu’alors toléré sur les propriétés privées est devenu de plus en plus difficile à supporter au vu de la fréquentation exponentielle.
Le Pizoland Éric Ardito fait partie de ces propriétaires en colère. Également chasseur, il se sent d’autant plus lésé que des sentiers de randonnée fléchés par la collectivité poussent à passer sur un chemin privé, créé pour que les détenteurs de bois puissent accéder sur le terrain. “Avant, il y avait un peu de passage. Ce n’était pas fléché. Maintenant, il y a toujours des promeneurs. Nous avons alerté la 3CM, ils n’ont pas voulu enlever les panneaux. On a mis des panneaux de propriété privée, ils ont été enlevés. Le pire, c’est que certains viennent avec des pelles, des pioches et abattent des arbres pour élargir les chemins. Un dimanche après-midi, j’étais dans les bois, j’ai compté six quads. Une autre fois, entre Dagneux et Pizay, ils étaient 13.”


“Il ne faudrait pas oublier que l’on est chez quelqu’un”


À Dagneux, Alain Dazord est propriétaire, agriculteur et préside la chasse. “Les bois communaux sont très peu nombreux. Quasiment tous sont privés. Les chasseurs sont les seuls à louer les terrains. Mais dès qu’un chemin est tracé, les gens se l’accaparent. Après le second confinement, avec nos trois heures de sortie, on s’est tous retrouvés en même temps dans les bois. Cela devient trop dangereux de tirer, alors que l’on paie pour avoir la paix.” Les chasseurs ont créé des réserves, qu’eux-mêmes préservent, pour permettre la reproduction du gibier. Mais cela semble peine perdue, puisque le moindre sentier est emprunté : “Le gibier n’a plus d’endroit tranquille pour se reproduire. De mars à juin, il doit nicher, mais il y a toujours un promeneur, un chien en divagation… Alors maintenant, on arrête de créer des passages, sinon ça devient une autoroute.” Alain Dazord a tenté de bloquer le passage avec des arbres posés en travers des chemins. “Mais ils sont tronçonnés ou déplacés. Que tout le monde veuille profiter de la nature, je comprends, mais que l’on en profite où on a le droit. Il ne faut pas oublier que l’on est chez quelqu’un.”


Motos, quads : les usagers respectueux ne veulent pas payer pour les “belliqueux


Parmi les usages les moins bien tolérés dans la nature, celui des quads et motos de cross, souvent bruyants, tient la dragée haute. La question est discutée depuis plusieurs mois sur les communes de Dagneux, Pizay, Béligneux, Bressolles, Faramans, Pérouges et Bourg-Saint-Christophe. Leurs maires se sont réunis afin d’interdire le passage des véhicules motorisés sur les chemins communaux. Leur motivation ne semble pas entamée, bien que le Codever – Collectif de Défense des loisirs Verts, se soit manifesté pour éviter que cette décision ne soit prise. Une rencontre a été organisée par Rémi Sèvre, représentant de l’association : “Nous savons qu’il y a des brebis galeuses. Nous encourageons les maires et la gendarmerie à verbaliser ceux qui ne respectent pas la loi. Mais une interdiction supplémentaire n’empêchera pas ces belliqueux de revenir. Ils continueront à passer, les randonneurs se mettront en travers. On prône le dialogue.” Rémi Sèvre a voulu proposer un plan d’actions et des interventions pédagogiques, comme cela se fait ailleurs. Quitte à mettre des interdictions, il suggère que celles-ci soient aux périodes où le terrain est fragilisé par la météo. Mais l’homme s’est trouvé face à une fin de non-recevoir. Il est pourtant soutenu dans sa démarche par des riverains de ces mêmes communes. À l’image d’Olivier Camba, qui vit à Béligneux et pratique le quad depuis vingt ans. Respectueux des autres “usagers” de la nature, il évite les jours de forte affluence pour ses sorties et “roule tranquille”. “Moi aussi, je suis promeneur. Je suis le premier à râler dans les bois si on ramasse des cailloux parce que quelqu’un passe à côté à fond” décrit-il. Avec son quad homologué, et en famille, il a parcouru le Portugal, la Corse, le Lubéron et une bonne partie de notre région. Il souhaite le respect de la législation existante : “Il y a des lois. Si l’on ne veut pas que l’on passe, il suffit de fermer et d’indiquer la propriété privée. Mais sur les chemins communaux, nous avons le droit de circuler librement et il faudrait de bonnes raisons pour nous l’interdire. Je ne veux pas payer pour une minorité qui fout le boxon, on veut juste se balader.” Olivier Camba est prêt à donner de son temps pour que la cohabitation s’organise et qu’un dialogue soit instauré. Nos deux quadistes comptent à nouveau tenter de dialoguer, mais Rémi Sèvre précise : “On ne lâchera pas comme ça. On connaît excessivement bien les lois, on a gagné des procédures devant le tribunal administratif, ce serait dommage d’en arriver là.


Michel Levrat, en charge du tourisme à la 3CM, prône la pédagogie


Entre volonté de développer le tourisme vert et tranquillité, l’équilibre est difficile à trouver. Il incombe à la collectivité d’apporter des solutions. Michel Levrat est vice-président de la communauté de communes de la Côtière à Montluel (3CM) en charge du tourisme. Lui-même éleveur et propriétaire à Sainte-Croix, il est bien conscient de ce que peuvent engendrer ces conflits d’usage. “Il faut que chacun puisse cohabiter, c’est compliqué. Le but est d’utiliser la nature intelligemment. Les maires ne peuvent pas laisser faire tout et n’importe quoi. Il est normal que les personnes qui ont investi dans un quad aient envie de se faire plaisir. Le problème, c’est que cela abîme les chemins., en hiver notamment, avec l’érosion des sols. Comme tous les usages, un gros pourcentage de gens est respectueux, et un petit pourcentage n’est pas raisonnable.
Quant aux sentiers traversant des propriétés privées, il explique que la situation est complexe. “Pour un seul bois, il peut y avoir des centaines de propriétaires. Les chemins fléchés l’ont été à l’issue d’un travail effectué par les communes. Il est très compliqué, voire impossible d’avoir le consentement de tout le monde. Nous allons retravailler sur le sujet.” Michel Levrat est un élu réputé pour son sens du dialogue. Et c’est ainsi qu’il imagine la solution : “A titre personnel, j’essaie de faire de la pédagogie. Il y a peut-être des codes à rappeler. Par exemple, un chien qui divague empêche des nichées. Nous allons rencontrer chacune des communes pour faire le point sur toutes les problématiques et peut-être se montrer plus rigoureux quand ce sera nécessaire. Les chasseurs ont déjà beaucoup évolué, ils ont intégré dans leurs pratiques qu’ils ne sont pas seuls. Il faut respecter les loisirs de chacun. Tout le monde a le droit d’utiliser la nature, à condition de la respecter. C’est une question d’éducation.”
L’autre solution, c’est la clôture, comme dans nombre de forêts et de bois aujourd’hui inaccessibles. Il suffit de se promener en Dombes ou dans d’autres régions de France pour constater que les propriétés sont fermées, parfois gardiennées. La force publique en vient parfois elle-même à interdire l’accès à tous pour préserver des écosystèmes. Alors, ne restent que les voies tracées par la collectivité, qui a conventionné avec les propriétaires ou acquis les parcelles nécessaires. L’avenir dira si notre verte campagne du Bugey et de la Côtière devra en passer par là. C.B.

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