Dans l’engrenage du harcèlement

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Lisa a été harcelée du collège au lycée. Béatrice a vécu le harcèlement de ses deux enfants à l’école. Toutes deux racontent l’engrenage dans lequel elles se sont retrouvées face à une violence inouïe, qui ne passe “que” par des mots la plupart du temps.

Un collégien qui prend des médicaments pour se suicider. Un adolescent de la Côtière gravement blessé après avoir été frappé, parce qu’il harcelait une camarade. Victime de moqueries depuis plusieurs mois de la part d’autres lycéens, elle s’était confiée à un ami. La discussion avec l’un des “harceleurs” s’est transformée en violences physiques. Tous sont convoqués devant la justice. Loin de la banlieue parisienne, ces faits se sont produits chez nous, ces dernières semaines. Deux exemples qui illustrent terriblement le quotidien de dizaines d’adolescents. Nombreux sont ceux à avoir subi le harcèlement, parfois dès l’école primaire, avec pour conséquences une déscolarisation et une colère intérieure prête à rugir.

Plein d’autres élèves regardaient et ne disaient rien. Je pensais que c’était normal, que c’était de ma faute”

Lisa est originaire de Miribel. Plutôt bonne élève, un peu différente, ses ennuis débutent dès la 6ème. “T’es moche, tu ressembles à rien, t’es une intello” s’entend-elle répéter. Des insultes, des bousculades, suivies de bagarres parfois. Elle ne s’en ouvre à personne, même quand il s’agit de s’expliquer sur les violences. “Je ne voulais pas les dénoncer. Plein d’autres élèves regardaient et ne disaient rien. Je pensais que c’était normal, que c’était de ma faute. Je n’avais pas envie que mes parents l’apprennent et qu’ils s’en mêlent, j’aurai été encore plus mal vue.” Au lycée, le cadre change, mais tout ne cesse pas. “C’était moins violent, mais j’étais encore dans le traumatisme.” Décrite comme “chouchoute des profs”, elle est raillée en cours de sport. “Ils s’amusaient à m’imiter, faisaient des petits cris.” Tout en la détruisant, certains lui demandent de faire leurs devoirs.
Vient le jour où le lycée met en route une action de lutte contre le harcèlement et recherche des ambassadeurs. Enfin, Lisa arrive à se confier au proviseur adjoint auprès duquel elle trouve une écoute. “Il n’a pas été dans la sanction, il a essayé de comprendre.” Une rencontre est organisée avec deux de ses camarades de classe. “La médiation a permis de discuter avec les personnes concernées sans que les parents ne soient mêlés. Ensuite, elles m’ont foutu la paix.” À partir du moment où elle a informé ses parents, un suivi psychologique a été mis en place. Devenue ambassadrice, la lycéenne est formée au rectorat avec tout un groupe d’élèves. “On s’entendait bien, tout le monde se comprenait, on se confiait, certains se mettaient à pleurer.”


L’impossible retour à l’école

Pour autant, la souffrance reste. Dépressive, Lisa a développé une phobie scolaire et a passé son bac en deux ans. Elle a tenté la faculté : “Ce n’était pas possible, cela me rendait malade.” Aujourd’hui, elle travaille tout en cherchant une formation dans un contexte loin de l’école. Elle donne un conseil aux adultes : “Il faut faire attention aux élèves aux absences répétés, qui sont esseulés, recroquevillés sur eux-mêmes, dont les notes dégringolent”.
Axelle et Maxime, son petit-frère, ont eux aussi subi le harcèlement. La première est en CM2, en Haute-Savoie lorsqu’elle est traitée de “pute” [sic], un matin d’avril, par toute une cour de récréation. Elle va alors se faire vomir dans les toilettes. Le directeur alerte les parents. La maman ramène sa fille à la maison et toutes deux retournent à l’école à 13h30. L’enfant est encore insultée, la mère de famille réagit, et là, ce sont les parents qui s’en mêlent, “pour me casser la gueule. Je me suis réfugiée pendant une heure et demi dans le bureau du directeur” décrit Béatrice, la maman. Un amoureux éconduit avait lancé tout un tas de rumeurs via les réseaux sociaux, messenger à l’époque. Axelle n’a plus jamais remis les pieds dans cette école. Elle est inscrite 20 km plus loin et la famille déménage en juillet. L’adolescente commence une psychothérapie mais elle continue à être stigmatisée comme la victime de harcèlement, dans le village d’à côté. Autrefois joviale, elle développe une phobie scolaire, devient “hyperdépressive”, “hyper peureuse”, renfermée et beaucoup plus sélective dans ses connaissances. Ses résultats sont en dent de scie. Déscolarisée à 16 ans, c’est finalement son déménagement dans l’Ain qui libère en partie Axelle. Sa revanche, elle la prend grâce à des cours intensifs de théâtre, qui lui permettent de s’exprimer et d’être aujourd’hui tous les soirs sur TF1, dans Ici tout commence. La jeune femme a également passé son bac hors du système et suit une licence d’histoire en parallèle. “Il a fallu dix ans pour qu’elle passe à autre chose” résume Béatrice. Son fils a lui aussi subi, sous une autre forme, un harcèlement. Le petit n’entre pas “dans le moule”. Haut potentiel, il souffre de dyspraxie et connaît des difficultés de lenteur dans l’écriture notamment. Lorsqu’il arrive en CE1 à Ambérieu, la maman explique la situation et s’entend rétorquer : “Encore une mère qui croit que son fils est au-dessus des autres.” Puis, au cours de l’année, “on me fait comprendre qu’il serait autiste et qu’il faut prendre rendez-vous à l’hôpital.” Mais pour l’hôpital, le petit n’a aucun souci de ce genre. Au printemps suivant, il développe des signes inquiétants. Il se met à pleurer, raconte que “la maîtresse est méchante. Elle le traite de neuneu… […] À partir de là, on est partis pour l’enfer.” Les crises d’angoisse, le coeur qui s’emballe, l’impression qu’il va mourir, l’apparition de tics, de tocs… le petit est en grande souffrance. Lui aussi est déscolarisé et changé d’école pour le CE2. Mais en février, les crises reprennent. Cette fois, Béatrice assure l’école à la maison. Les progrès sont rapides. La famille déménage à Pont-d’Ain et Maxime exprime le souhait de retourner en classe. Il débute un CM2 à l’école. “On est tombés sur une maîtresse divine.” Aujourd’hui, il poursuit en 6ème, avec un aménagement et de la compréhension.


Béatrice : “La souffrance de son enfant est insupportable

Pour les parents, le harcèlement d’un enfant est aussi extrêmement dur à vivre. Béatrice en garde un goût plus qu’amer. “La souffrance de son enfant est insupportable. Pour Axelle, on a été totalement abandonnés. J’ai développé une colère incroyable, j’aurai pu tuer. On nous soutenait cinq ou six ans après, mais c’est au moment des faits qu’il faut dire stop. En tant que maman, j’ai tout mis entre parenthèses pour suivre mes enfants. J’ai tout misé sur eux, en me disant : vous n’avez pas cru en mes gosses, vous avez eu tort. Je suis très fière de mes enfants, mais j’ai une certaine colère et une tristesse vis-à-vis de la société en général” résume Béatrice, qui envisage de publier un livre sur les quinze ans écoulés, mais aussi d’engager un travail associatif avec sa fille.
La déscolarisation est l’une des conséquences premières du harcèlement. L’Éducation Nationale tente de prendre à bras-le-corps cette problématique, comme l’a expliqué Lisa. Elle a mis en place un protocole strict dès la révélation des faits, pour mettre fin le plus rapidement possible à la situation de harcèlement, via une enquête interne : “La plupart du temps les situations de harcèlement ne sont pas le fait d’un individu mais le résultat d’un phénomène de groupe” explique l’Académie. Le rectorat a développé une méthode de prise en charge pour défaire la pression du groupe, mais forme également des encadrants et des élèves, plus de 500 sur l’Académie, pour détecter les situations. Mais on l’aura compris, c’est l’attention et l’écoute des camarades comme des adultes, qui fera toute la différence dans la prise en charge. C.B.

Trois numéros pour de l’écoute : 3020 (assuré par l’École des Parents et des Éducateurs). Appel gratuit • 0800.200.000 : Net Écoute, ligne de soutien gratuite spécialement dédiée aux situations de cyber-harcèlement assurée par l’association e-Enfance. Net Écoute transmet les signalements de cyberharcèlement aux plateformes concernées et permet d’obtenir la suppression des contenus visés (images, commentaires, comptes) en quelques heures • 0800.409.409 : écoute assurée par les référents académiques et relayée le cas échéant vers les référents départementaux pour prise en charge.

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